ETHNIES, LANGUES ET NATION EN ALGERIE

di Sadi LAKHDARI (Professeur émérite, Paris-Sorbonne)

            On ne peut comprendre la situation actuelle de l’Algérie sans un minimum d’informations sur les caractéristiques ethniques et linguistiques du pays qui sont beaucoup plus complexes que ce que l’on pense en général en Europe. Gilbert Meynier faisait remarquer dans l’introduction de son remarquable ouvrage sur, L’Algérie des origines. De la préhistoire à l’avènement de l’Islam, que “L’appareil qui s’empara alors [en 1962] du pouvoir eut aussi à cœur de figer les Algériens dans une identité sans discussion à ce qu’il disait être l’islam, et à la langue arabe : c’était là une vision dérivée des conceptions religieuses/culturalistes des ulamâ, reprise et instrumentalisée pour en faire un topos dominant de la langue de bois officielle[1].” Ce faisant le nouveau pouvoir ne faisait que reproduire un mécanisme qui avait présidé à l’élaboration des nations occidentales, et de la France en particulier, comme l’explique Ernest Renan dans sa célèbre conférence “Qu’est-ce qu’une nation?” de 1882 : “L’oubli, et je dirais même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation, et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger[2].” Mais ce qui est relativement facile à accepter lorsque les origines remontent à un temps éloigné, l’est beaucoup moins quand il s’agit de faits plus récents et lorsque les différences ethniques et linguistiques ne se sont pas estompées. Renan fait remarquer avec justesse que personne ne sait en France si il a des origines burgondes, wisigothes, ou franques. Plus personne ne se revendique des Francs aujourd’hui, bien qu’ils aient donné leur nom au pays, le mythe des origines Gauloises ayant colmaté l’ignorance des origines réelles  depuis le XVIIIe siècle, mythe lui-même désormais largement écorné au profit de racines gréco-romaines et chrétiennes. Les théories raciales ont cédé le pas à des conceptions civilisationnelles, toujours discutables d’ailleurs, destinées surtout à préserver l’unité nationale fantasmatiquement menacée. En Algérie, jeune nation indépendante seulement depuis 1962, la multiplicité des langues et des coutumes traditionnelles rend beaucoup plus difficile la cohésion nationale, d’autant plus qu’il y a une confusion fréquente entre langue et ethnie, ce que nous allons essayer d’expliquer le plus succinctement possible.

            Les origines ethniques des Algériens actuels sont indécidables dans la presque totalité des cas. Le professeur Sahnouni directeur du projet de recherche de Aïn Hanech (Sétif) a découvert le deuxième plus ancien site archéologique en Afrique et au monde à Aïn Boucherit dans l’est du pays où ont été exhumés des outils lithiques témoignant d’une production culturelle et technologique. Il date ces restes de 2,4 millions d’années, alors que les outils découverts à Gona en Ethiopie dateraient de 2,6 millions d’années[3]. Cette découverte publiée dans la revue Science du 29 novembre 2018 a été contestée par Jean-Jacques Hublin, professeur au collège de France, qui remet en cause le procédé de datation, mais ses hypothèses semblent largement influencés par ses origines, étant né à Mostaganem, et ont été contredites de façon assez convaincante[4].

            Quoiqu’il en soit, il n’en demeure pas moins que l’Algérie actuelle a été très anciennement habitée, probablement depuis 2 millions d’années, comme le montraient déjà plusieurs sites à l’est de Sétif. L’origine des habitants actuels de l’Algérie a été largement discutée depuis très longtemps. Les débats et théories les plus diverses se sont succédés depuis l’antiquité et n’ont trouvé de réponse scientifique que depuis peu grâce aux recherches génétiques sur des ossements, aux analyses portant sur des populations actuelles, et aux hypothèses linguistiques. D’après ces recherches, la majorité de la population algérienne est indiscutablement d’origine, berbère malgré les vagues d’envahisseurs et de colonisateurs qui se sont succédées : puniques, romaines, grecques, vandales, byzantines, arabes, turques, quelques normands sans compter les esclaves provenant d’une quarantaine d’origines différentes et la colonisation française récente qui n’a laissé qu’une dizaine de milliers d’individus après 1962. Les études portant sur le patrimoine génétique menées entre 2001 et 2011 montrent que la grande majorité de la population algérienne actuelle descend des Berbères installés depuis des temps immémoriaux sur ce qui est aujourd’hui l’Algérie. Citons en particulier les articles de Robino C., Crobu F., Di Gaetano C. et al., « Analysis of Y-chromosomal SNP haplogroups and STR haplotypes in an Algerian population sample [5]» dans l’ International Journal of Legal Medicine, ou de Arredi B., Poloni E.S., Paracchini S. et al., « A predominantly neolithic origin for Y-chromosomal DNA variation in North Africa », dans l’American Journal of Human Genetics[6]. Toutes ces études prouvent que les habitants actuels du Maghreb sont d’origines très diverses. Elles montrent une différence avec les populations du Proche-Orient et subsahariennes. Les populations nord-africaines possèdent un haplotype distinctif qui remonterait à une période de 18 000 à 38 000 ans. La présence d’ADN européen est estimée au maximum à 25% suivant les régions et est semblable aux populations méditerranéenne d’Europe du Sud comme les Basques et les Toscans. Un article très détaillé publié en 2012, “Genomic Ancestry of North Africans Supports Back-to-Africa”, en arrive à la conclusion suivante :

En conclusion, les populations nord-africaines conservent une signature unique des premiers ancêtres «maghrébins», mais les populations nord-africaines ne constituent pas un groupe homogène et la plupart présentent des combinaisons variables de cinq ancêtres distincts[7].

            On en arrive finalement à une conclusion qui corrobore les intuitions que l’on peut avoir si l’on connaît un tant soit peu l’Algérie. Dans la majorité des cas individuels, l’origine est indécidable, les Algériens ne constituant pas un groupe homogène, même si l’existence d’un substrat indigène ancien commun est indiscutable. Une faible proportion de gènes provenant de populations subsaharienne existe, surtout au Sud. Pour le reste, il existe à peu près entre 5 et 25% de gènes communs avec des populations européennes et une partie de gènes communs avec des populations du Proche-Orient qui décroît très logiquement d’Est en Ouest. Il est évident que les gènes “autochtones” se retrouvent plus massivement dans les régions plus isolées, certaines montagnes ou des régions où il y a eu peu de mélanges comme le Mzab. Etant donnée cette situation qualifiée en général de “très complexe” dans la plupart des articles, toutes les assertions et raisonnements de caractère idéologique sont possibles. La confusion la plus fréquente est faite entre l’origine ethnique et la langue. Il est vrai que l’on retrouve plus souvent et de façon plus massive le génome “maghrébin” dans les montagnes où se sont réfugiées des populations berbères qui ont résisté à l’assimilation induite par les invasions et qui ont conservé une langue berbère : Kabylie, Chenouas à l’est de Tipaza et Cherchel, les Aures avec les Chaouis, le Mzab, le Hoggar et le Tassili avec les Touaregs, ainsi que de nombreux îlots plus restreints, en général loin des côtes. Les mouvements de populations internes ont entraîné un brassage important au cours des siècles.

            S’il est très difficile, voire impossible, de trouver un substrat ethnique unique en Algérie, on ne peut non plus trouver d’unité linguistique. L’Algérie se caractérise en effet par un pluralisme linguistique tout à fait original  car très ancien  qui a perduré depuis l’antiquité. Officiellement il y a deux langues nationales, l’arabe dit standard (fusha) depuis l’indépendance et le tamazigt qui est la langue berbère, officielle depuis 2016. Il existe dans les pays arabes une diglossie qui a aboutit à un arabe standard utilisé à l’écrit, dans la presse et sur la toile notamment, qui provient de l’arabe classique, ou encore littéraire. Il tire son prestige d’être la langue du Coran et a évolué en se simplifiant, relativement. C’est aussi la langue du droit. Il est cependant très inégalement maîtrisé et même compris par la population algérienne qui ne le parle pas en famille. On estime en général à 300 000 le nombre d’Algériens maîtrisant l’arabe fusha en 1962. Une blague de Fellag, le célèbre humoriste, illustre bien ce fait. Sa mère écoute un discours du président Bouteflika et s’exclame : “Il est très bien ce monsieur, dommage qu’il ne parle pas l’arabe”. Cette langue connue autrefois par les lettrés, les juges en particulier (cadis), s’est répandue grâce à l’enseignement à la suite de l’arabisation imposée en 1971[8]. Les jeunes générations se distinguent donc des plus anciennes, ce qui introduit une fracture linguistique supplémentaire. Mais, si le pouvoir a fait de gros efforts pour imposer l’arabe fusha, il n’y a pas réussi à l’oral. La majorité de la population, estimée de 60 à 90% selon les articles[9], des 42 millions d’Algériens parle principalement l’arabe dit dialectal, plus précisément le derdja ou deridja, qui est dérivé de l’arabe fusha. Le derdja est un arabe simplifié qui intègre du vocabulaire berbère (tamazigt) dans une proportion assez importante pour qu’il soit très difficile à comprendre dans les autres pays arabes, à part le Maghreb. Sa structure a été largement influencée par le berbère et le punique qui sont des langues proches (chamito-sémitiques). Il comprend également une proportion variable de mots français qui sont intégrés dans la langue, les verbes étant conjugués suivant les règles de l’arabe, l’origine française de ces mots étant oubliée, ce qui est un mécanisme très courant dans la plupart des langues. Des mots d’origine espagnole ou italienne sont également présents dans la langue, l’espagnol ayant laissé des traces plus importantes à l’Ouest et l’italien à l’Est. Le turc a laissé également quelques traces. Mais les arabophones parlent aussi la plupart du temps une autre langue, le tamazigt ou le français.

            Si la langue berbère est aujourd’hui deuxième langue nationale depuis 2016, le français est parlé par à peu près 16 millions de personnes avec un degré de correction très variable, mais n’a pas de statut officiel. Suivant les sources, on estime que 33 à 50%[10] des Algériens parlent plus ou moins bien le français et l’Algérie, qui ne fait pas officiellement partie de la francophonie, serait suivant les cas le premier ou le deuxième pays où le français est le plus parlé dans le monde après la France[11]. En 1962, le français était la langue des Français bien évidement, mais aussi de l’administration, de l’enseignement et du secteur économique. Du fait du faible taux d’alphabétisation et de scolarisation, le français était inégalement répandu parmi les “indigènes”. Une faible proportion le maîtrisait réellement à l’oral et à l’écrit. Paradoxalement, du fait de l’expansion de l’enseignement après l’indépendance, le français est beaucoup plus implanté aujourd’hui que pendant la colonisation[12]. Pour des raisons idéologiques, le gouvernement algérien a tenté de remplacer le français par l’arabe standard et non le derdja dans l’administration et l’enseignement[13]. Ce processus a abouti en 1980 à la production des premiers bacheliers en arabe, “mais le français a continué à être enseigné comme langue étrangère à partir de la quatrième année de l’enseignement primaire”[14]. Cependant sa place a été relativement réduite. Entre 1962 et 2002 le nombre d’enseignants du primaire de langue arabe est passé de 3 342 à 147 570 alors que celui de langue française passait de 9 354 à 22 423[15]. Gilbert Grandguillaume montre très bien comment cette politique d’arabisation a été poursuivie de façon paradoxale et conflictuelle.

            Pour certains, relativement peu nombreux et appartenant aux classes les plus élevées, il est la langue première utilisée à la maison. Dans quelques quartiers d’Alger, Hydra ou le Golf par exemple, c’est la langue spontanément utilisée surtout par les anciennes générations. Les locuteurs français sont plus nombreux dans les grandes villes, sur les côtes en particulier, et beaucoup moins à l’intérieur du pays. Le français reste la langue de l’administration à presque tous les niveaux, et toutes les lois ont une version française. Les panneaux routiers sont toujours bilingues. C’est encore la langue majoritaire de la toile malgré les progrès de l’arabe et de l’anglais. De nombreux journaux importants, la moitié du total dont le pourcentage a tendance à diminuer, sont écrits en français. Les radios en français sont très écoutées, qu’elles soient algériennes ou françaises, comme les chaînes de télévision. Le français est resté la langue de l’enseignement supérieur, en particulier scientifique à cause du manque de livres et manuels dans ce domaine, et aussi parce que tous les enseignants ne maîtrisaient pas l’arabe qui par ailleurs se prête mal à l’enseignement scientifique pour des raisons lexicales. L’arabisation a donc posé de graves problèmes pour l’accès à l’enseignement supérieur, en médecine par exemple et dans la plupart des matières scientifiques. Des cours de soutien ont été organisés, souvent dans des écoles privées, pour remettre à niveau les élèves avec un succès variable comme l’attestent les abandons et redoublements. L’abandon du français dans les matières littéraires ou historiques a entraîné une sérieuse baisse du niveau.

            Les lois sur la généralisation de la langue arabe de 1991 et de 1996 n’ont pas été réellement appliquées. La langue française reste, comme on l’a vu, très présente à divers niveau et on peut parler d’une sorte d’hypocrisie, puisque le français reste la langue des élites et qu’il est souvent mal enseigné, quoique son enseignement soit généralisé. Il n’est pas rare de constater que des jeunes gens ayant bénéficié de plusieurs années d’étude de français soient incapables de parler sinon de comprendre. Ceux qui ont la possibilité de voyager, les émigrés et leur familles, les élèves des lycées et cours privés parlent en général assez correctement, ce qui leur assure des avantages incontestables dans leur carrière, le français étant la langue des affaires et de vastes secteurs de l’économie qui utilisent également l’anglais dans une moindre mesure. Si l’arabe a été choisi comme langue officielle à la suite de rapports élaborés par des Arabes du Moyen Orient[16] et aussi parce que les présidents Ben Bella et Boumedienne avaient été formés dans des universités arabes, une des principales raisons est que le français était connoté comme langue du colonisateur, ce que le président Bouteflika a tenté de combattre officiellement. Lors du IXe sommet sur la francophonie, il a prononcé un important discours qui entérine une politique d’ouverture en faveurs d’un compromis.

Aujourd’hui, nous devons nous départir de la nostalgie chatouilleuse, qui s’exprime en repli sur soi, et nous ouvrir sans complexe à la culture de l’autre, afin de mieux affronter le défi de la modernité et du développement, par nous-mêmes et dans nous-mêmes[17].

            Le français reste la langue de l’ouverture au monde et de la modernité face à l’arabe, langue sacrée, connoté plus traditionnel. Mais l’élan du retour en grâce du français dans la première décennie des présidences de Bouteflika est en train de s’estomper. L’enseignement du français a été introduit dans la troisième année du primaire en 2007, au lieu de la deuxième année en 2003 mais de la quatrième auparavant[18]. Le nombre d’heures a diminué également passant de 29,5 à 27 heures hebdomadaires. Aujourd’hui l’enseignement est de 24 heures pour le primaire, 22 heures pour le collège et 18 heures pour le lycée. Un énorme effort a été consenti sur le plan quantitatif mais d’aucuns critiquent la médiocrité de cet enseignement[19]. Le manque d’enseignants qualifiés dû à un recrutement massif et trop rapide se fait ressentir et la concurrence de l’anglais également, bien qu’il reste beaucoup moins enseigné que le français. L’engouement des jeunes pour la langue de la globalisation est contrebalancé par l’influence des parents restant attachés à l’apprentissage du français, gage de réussite sociale. L’annonce en juillet dernier d’une réforme du baccalauréat qui réduirait le nombre d’épreuves pour des raisons d’économie, a mis en évidences les fortes tensions linguistiques qui agitent l’Algérie et les multiples contradictions qui la divisent. Il était en particulier question de supprimer les épreuves de français dans les filières scientifiques qui avaient été rétablies en 1992. Or c’est précisément dans ces filières scientifiques que l’on trouve le plus d’enseignements en français à l’université. Ce projet annoncé par Nouria Bengabrit, ministre de l’éducation nationale, pourtant réformatrice moderniste, affaiblirait encore plus le français et enfermerait les pays sur lui-même d’après les opposants à la réforme[20].

            Le bilan global de l’importance du français reste mitigé. Si les cours privés et ceux des Instituts français connaissent un franc succès, c’est en raison des insuffisances de l’enseignement secondaire. Les enseignants du supérieur se plaignent du faible niveau de français à l’écrit et le manque d’enseignants entraîne une quasi exclusion des Algériens des régions de l’intérieur où le français reste beaucoup moins répandu. Nacer Djabi, sociologue, parle d’une forme de discrimination territoriale et sociale par la langue.

La bataille des langues a changé en Algérie. D’idéologique dans les années 1960 et 1970, elle est devenue économique aujourd’hui. L’arabe a progressé. Le pouvoir politique a arabisé les fonctions régaliennes et les administrations. Le temps où Ahmed Ben Bella faisait ses discours en français paraît d’une autre époque. Les élites savent que l’arabe ne suffit pas à conquérir des positions fortes. Leurs enfants doivent maîtriser en plus les langues étrangères. C’est le français qui vient encore en tête, désormais talonné par l’anglais[21].

            Cette cassure se retrouve dans les medias et l’édition du livre. On publie autant de livres en français qu’en arabe, mais cela est dû principalement au fait que les francophones ont un pouvoir d’achat plus élevé. Le français reste la langue de nombreux grands écrivains et de la vie culturelle en général. Mais les jeunes regardent de plus en plus la télévision en arabe, comme la majorité de la population, surtout avec le développement des télévisions du Moyen-Orient et des pays du Golfe. La presse écrite en français reste très importante par ses tirages et sa qualité mais a beaucoup régressé dans une situation générale de crise qui affecte le secteur en raison de la progression de la toile. D’après les chiffres du Ministère de la Communication datant du 18 avril 2018, il existerait 291 titres dont 63 quotidiens, 32 quotidiens arabophones et 33 francophones, qui totaliseraient respectivement 1,255 million et 900 000 exemplaires. Les quotidiens francophones les plus lus ont connu de grosses difficultés financières qui les ont obligés à augmenter leur prix de vente à la suite de la perte des publicités due à la crise depuis 2014 et à la stratégie du gouvernement. El Watan, le titre le plus lu, est passé de 160 000 exemplaires en 2012 à 90 000 en 2017 selon son directeur et annonce aujourd’hui un tirage de 82 000 exemplaires[22].

            La situation linguistique apparaît aujourd’hui d’une redoutable complexité. Si le français peut paraître en relatif déclin par certains côtés comme on l’a vu, c’est surtout parce que les jeunes générations le maîtrisent moins bien. Mais il reste présent massivement dans le derdja et les langues berbères qui puisent toujours dans le lexique français en l’adaptant. Par ailleurs les mots français restent toujours présents dans la conversation en derdja. Il est très fréquent de constater par exemple qu’une même phrase comprend une alternance de français et d’arabe voire de berbère. Le passage d’une langue à l’autre est constant chez ceux qui les connaissent, et même les autres dans une moindre mesure qui emploient toujours certaines expressions en français. Cette situation a entraîné des conséquences importantes pour la conscience nationale, car il existe deux grandes littératures, l’une en français et l’autre en arabe, la littérature berbère existant surtout à l’oral et n’occupant pas la même place. Or selon un article récent de Amin Zaoui publié dans Liberté[23], aucune des deux littératures ne seraient originale, la première prenant ses modèles dans l’école littéraire française et la deuxième étant marquée par “la reproduction esthétique calquée ou presque sur les traditions de la littérature du Mashreq dans sa forme littéraire et son conservatisme idéologique”, même si on note une évolution récente qui tendrait à les affranchir des modèles étrangers.

Et dans ces deux cas littéraires, en français comme en arabe scolaire, cette littérature n’est qu’une forme de traduction. Ni le français ni l’arabe scolaire ne sont langues maternelles en Algérie. Inconsciemment, cette littérature est faite d’abord dans une autre langue absente et sans traces. Et cette langue absente ou bannie n’est autre que la langue amazigt ou la daridja [derdja], le dialecte. L’écrivain algérien pense et rêve en algérien (amazigt ou en daridja) et écrit en français ou en arabe scolaire! Les deux langues vivantes en Algérie sont tamazigt et la daridja, les autres sont des langues étrangères. Certes ces dernières sont porteuses d’une ouverture sur le monde et d’une culture humaine pour les élites locales[24].

            Les langues berbères, qui appartiennent au groupe chamito sémitique, ont subsisté depuis l’antiquité malgré les diverses occupations et les tentatives pour les éradiquer. Aujourd’hui le tamazight serait parlé par environ 30 à 40% d’Algériens. Il s’agit du kabyle, dans la région centre est, du chaoui dans les Aures qui sont les deux langues berbères les plus parlées. On compte également le tasahlite dans certaines régions de petites Kabylie, le tagargrent dans la région de Ouargla et N’goussa ainsi que Toughourt. Le mozabite dans le M’zab est parlé par plus de 200 000 locuteurs, le touareg dans le Hoggar et le Tassili n’Hajjer. D’autres îlots se situent dans la région des Chenouas à l’ouest d’Alger, de l’Ouarseni etc.  Ces langues sont surtout parlées et présentent de grandes similitudes. A l’écrit se pose le problème de l’alphabet utilisé. L’alphabet latin a été codifié par Mouloud Mameri en 1973, il est beaucoup utilisé en Kabylie et par l’Académie berbère. Le tifinagh ou néotifinagh qui provient du vieil alphabet berbère est utilisé par les Touaregs et au Maroc, c’est celui qui est utilisé sur les monuments publics et les bus de la capitale par exemple. L’alphabet arabe est utilisé depuis le VIIIe siècle après la conquête arabe de l’Afrique du Nord dans les royaumes berbères Kharedjites, les petites communautés ibadites (Mzab, Ouargla en particulier), Almoravides, Almohades. Il ne nous reste cependant que des bribes de cette production ancienne, car le processus d’appropriation de l’alphabet arabe n’a pas réussi comme dans l’empire ottoman ou en Perse, les royaumes berbères n’ayant pas eu assez de temps pour stabiliser une tradition écrite partielle et récente. L’arabisation en profondeur du Maghreb surtout à partir du XIe siècle a d’autre part empêché le développement de ces pratiques graphiques[25]. Il semblerait par ailleurs que les caractères arabes ne permettent pas de transcrire tous les phonèmes tamazigt. Les avis restent très partagés et la question n’est pas entièrement résolue, étant en grande partie entachée par des considérations idéologiques ou religieuses qui portent sur l’identité réelle du peuple algérien. Les tenants de l’alphabet tifinagh avancent l’ancienneté  d’un des plus vieux alphabets du monde, gage d’authenticité et de permanence de l’identité berbère. Les tenants de l’alphabet latin le défendent en arguant de son universalité et d’une diffusion plus aisée. Ceux qui veulent adopter l’alphabet arabe pensent qu’il permettrait une meilleure diffusion en Algérie où tous les jeunes apprennent l’arabe[26]. Ils sont accusés de vouloir supprimer l’originalité du tamazight pour des raisons inavouables. Cette querelle beaucoup plus complexe dans le détail est pour l’instant en partie tranchée par l’adoption de l’alphabet latin par l’Académie berbère et par l’Inalco où a enseigné un des plus grands spécialistes de la langue, Salem Chaker, mais les intellectuels et les linguistes berbères d’Algérie n’ont pas encore réussi à s’entendre et la ministre de l’éducation, Nouria Benghabrit, reste très prudente en la matière renvoyant la décision aux Berbères et à l’Académie de la langue berbère. On s’orienterait aujourd’hui vers l’adoption d’une pluralité de graphies qui respecterait les usages de chaque région.

            Ce n’est là qu’un des aspects des problèmes posés par le tamazight. Les langues berbères n’ont été reconnues par le pouvoir qu’après des années de luttes parfois sanglantes. L’arabisation a été perçue comme une tentative d’éradiquer l’identité berbère, en particulier en Kabylie[27] qui rassemble le plus grand nombre de berbérophones. Il s’agit d’une très importante minorité (17% de la population algérienne) qui a conservé sa langue et sa culture. Il ne faut pas oublier que la Kabylie est très proche d’Alger dont la population s’est formée en grande partie à partir de Kabyles depuis le Moyen-Age. Aujourd’hui encore, malgré l’émigration en provenance de toutes les régions d’Algérie, elle reste très importante et son rôle est décisif dans de nombreux secteurs ainsi que celui des Mozabites. L’arabisation a commencé en 1964 par l’arabisation du primaire qui a nécessité l’appel à de très nombreux enseignants égyptiens, syriens et palestiniens qui n’étaient pas toujours très compétents. Des Centres d’Enseignement Généralisé ont été ouverts pour que la population apprenne cette nouvelle langue. En 1968, 10% des jeunes gens interrogés étaient hostiles à l’arabisation dans le supérieur un an après l’ouverture de licences d’histoire, de littérature et de droit en arabe. A partir de 1970 l’arabisation s’intensifie, étendue à l’administration. Les fonctionnaires doivent passer un examen attestant d’une connaissance minimale de l’arabe. En 1973 la chaire de langues berbères est supprimée. Il est peu étonnant dans ces conditions que l’arabisation ait été perçue par une partie importante de la population, et en particulier les Berbères, comme une tentative d’annihilation des langues berbères, d’autant plus qu’elle s’accompagnait de déclarations affirmant le caractère arabe de la jeune nation. Cette “vérité” n’allait pas de soi et se heurte aux recherches scientifiques actuelles sur le plan génétique et historique. L’arabe s’est répandu à partir du VIIIe et surtout du XIe siècle en raison et de son adoption fréquente dans l’administration des différents royaumes maghrébins et de la conversion progressives à l’Islam des populations habitant l’actuelle Algérie. Les linguistes et les historiens se sont beaucoup interrogés sur ce phénomène étonnant. Comment une population de plusieurs millions d’habitants a-t-elle pu adopter la langue de quelques dizaines de milliers de bédouins? Dès le début de l’installation des tribus hilaliennes, des Banu Soleim, et des Banu Ma’qil au XIe siècle, l’arabe s’est répandu en raison de sa grande proximité avec les langues berbères et “par le handicap de l’absence d’intercompréhension inter-dialectale entre les différentes variétés de la langue autochtone[28]“. La raison n’en serait pas fondamentalement religieuse, comme on l’affirme souvent, et le Professeur Drourari fait remarquer que d’une part les tribus qui ont répandu l’arabe n’étaient pas connues pour leur zèle religieux et que d’autre part le plurilinguisme a toujours existé en Algérie, la langue orale se distinguant de la langue écrite ou de la langue de l’administration qui a été successivement le punique, le latin, l’arabe ou le français[29].

            Les habitants de l’Algérie n’en sont pas devenus pour autant arabes. Cette tentative d’assoir la fondation de la nation algérienne moderne sur une identité soit disant arabe s’accompagnait souvent, et cela même dans certains cercles du pouvoir, d’un mépris, voire d’une forme de racisme, à l’encontre des Kabyles réputés plus rustres, moins raffinés et souvent mauvais musulmans. L’opposition entre les Kabyles et les Chaouis de l’Est, dont un grand nombre occupaient des postes importants dans l’armée et l’administration, ne faisait qu’aggraver une situation où l’intolérance et le mépris de l’autre triomphaient de façon très classique. Il ne faut pas oublier qu’encore à une certaine époque récente parler kabyle ou chaoui était passible de prison. La situation s’aggrava peu à peu et fut à l’origine du printemps berbère de 1980, premier événement d’opposition populaire depuis l’indépendance qui a ébranlé les fondements du nouvel État. Des intellectuels Kabyles comme Taos Amrouche ou Mouloud Mameri menaient depuis leur exil en France une campagne pour la défense de la langue et de la culture berbères. L’université de Tizi Ouzou créée en 1977 avait permis la diffusion de la culture berbère par des manifestations artistiques en tous genres, littéraires, théâtrales, musicales, se heurtant souvent à la censure officielle. Les responsables de la willaya de Tizi Ouzou annulèrent une conférence de Mouloud Mameri le 10 mars 1980 sur la poésie kabyle ancienne. Le 11 mars débutèrent des manifestations à Tizi Ouzou assorties de grèves à Tizi et à Alger. Les manifestations continuèrent et la grève s’étendit, débouchant sur une grève générale. De nombreux manifestants, lycéens et étudiants en particulier, furent emprisonnés, ce qui donna lieu à des campagnes de protestation importantes. A partir de leur libération en juin, un collectif culturel fut créé pour promouvoir des activités culturelles berbères en milieu universitaire. Des cours sauvages de berbère furent organisés en particulier à Alger par Salem Chaker. La situation s’aggrava et un grand soulèvement eut lieu à Béjaia à partir du 19 mai 1981. Le bilan très lourd de ces manifestations, 126 morts et 5000 blessés, a ébranlé le pouvoir, ce qui annonce les mouvements de 1986 à Constantine et 1988 à Alger. Le fondement identitaire inventé à l’indépendance était gravement remis en cause et allait progressivement laisser la place à de nouvelles conceptions correspondant à une reconstruction de l’identité nationale plus conforme à la réalité.

            L’arabisation se poursuivit en 1990 avec un baccalauréat entièrement arabisé et la généralisation de l’arabe dans tous les documents écrits en 1991, ce qui entraîna une grande grève scolaire en Kabylie, dite grève des cartables (1994-1995), pour obtenir l’introduction de la langue amazighe dans l’enseignement. La loi de 1996 sur le renforcement de la  généralisation de la langue arabe provoque de graves tensions en Kabylie avec d’importantes émeutes contre l’arabisation en faveur de la reconnaissance du tamazight. Il ne faut pas oublier que tous ces événements se situent pendant la décennie noire (1991-2001) où l’on a pris conscience que l’arabisation a entraîné une islamisation radicale due à l’action de certains enseignants et imams. L’arrivée au pouvoir du président Bouteflika a permis une décrispation sur le front linguistique, nécessaire au vu des risques graves d’effondrement du régime mis en place en 1962. L’emploi du  français a été déculpabilisé très rapidement, Abdelaziz Bouteflika employant aussi bien l’arabe que le français et faisant des déclarations en faveur de l’emploi d’une langue permettant un accès à la modernité comme on l’a vu. En 1995, un Haut Commissariat à l’amazighité (CNA) est créé, mais les résultats sont jugés insignifiants. 

            La mort d’un jeune étudiant de 18 ans,  Massinissa Guermach, mortellement blessé par une rafale d’arme automatique dans les locaux de la gendarmerie de Beni Douala (Arth Douala en kabyle), à deux jours de la célébration du printemps berbère le 18 avril 2001, déclencha en Kabylie une vague de manifestations et d’insurrections. Il s’agit d’une révolte surtout urbaine, mobilisant une majorité de lycéens. A la suite d’un incident à Amizour où des lycéens avaient été interpellés sans raison valable, les enseignants de tous les établissements d’Amizour appellent à une manifestation le 22 avril. De violentes émeutes éclatent le 23 avril réprimées par les forces de l’ordre qui tirent à balle réelle. On compte plus de quarante morts et des centaines de blessés lors des journées des 25 et 28 avril. Les affrontements et la répression se font de plus en plus intenses et un mouvement spontané se crée regroupant les représentants des comités de villages et de quartiers, la Coordination des Aârchs[30] Daïras et Communes (CADC). Cette organisation qui s’inspire des formations traditionnelles, les Aârchs, regroupements familiaux au fondement de la tribu, ont un fonctionnement démocratique et suppléent à l’inefficacité des partis politiques. Le 14 juin 2001, une imposante marche se dirige sur Alger pour remettre au Président un texte de revendications, la Plate-forme de El Kseur, qui demande “la satisfaction de la revendication amazighe dans toutes ses dimensions, (identitaire, civilisationnelle, linguistique et culturelle) sans référendum et sans conditions, et  la consécration du tamazight en tant que langue nationale et officielle[31]“. La répression de cette seule manifestation fait 8 victimes et 130 disparus. Les affrontements vont perdurer et s’aggraver malgré la promulgation le 12 mars 2002 d’une série de mesures dont le statut de langue nationale accordé au tamazight. Le dialogue avec le pouvoir sera rétabli avec l’arrivée de Ahmed Ouyahia, qui est d’origine kabyle, au poste de premier ministre en octobre 2003. Une grande partie des revendications de la Plate-forme d’El Kseur sont accordés. La langue berbère tout d’abord déclarée langue nationale en 2002 est finalement déclarée langue officielle en 2016. On constate que les revendications de ces mouvements ne sont pas uniquement d’ordre linguistique et culturel mais également sociales, économiques et politiques. Elle préfigurent et s’inscrivent ensuite dans l’ensemble des manifestations et soulèvements qui on marqué la fin des années 80 et vu le remodèlement du système mis en place après 1962 caractérisé par un parti unique, une économie dirigée, la restriction de fait des libertés fondamentales. En ce qui concerne le tamazight, la situation a radicalement changé et ce qui était un délit est devenu légal et même obligatoire. Yennayer, premier de l’an amazight a été décrété jour férié, chômé et payé à partir de 2018. Cette inscription de Yennayer sur la liste des fêtes légales algériennes a été saluée à peu près unanimement comme une reconnaissance des origines amazighes des Algériens, facteur d’unité par l’adoption d’un symbole fort. Au même moment est décidée la création d’une Académie algérienne de la langue amazighe dont la mission est de fixer la langue berbère, de lui donner des règles et des normes et donc de l’uniformiser en collaboration avec d’autres pays comme le Maroc. La création d’un dictionnaire est décidée. Ce travail d’établissement de normes uniques est essentiel pour la traduction des textes officiel en tamazight et son caractère obligatoire dans les administrations. Rien ne semble cependant résolu car l’exemple du Maroc, qui compte le plus grand nombre de berbérophones au monde, montre que l’unification des variantes berbères et de l’alphabet risque d’échouer. La fixation de normes qui adapterait le berbère à l’époque contemporaine apparaît également indispensable pour généraliser l’enseignement du tamazight, mais dans ce cas aussi on s’orienterait vers des normes prenant en compte la variété des usages des locuteurs. Tous ces problèmes concernant les normes linguistiques ont bien sûr d’importantes répercussions sur l’enseignement du tamazight.      

            On voit mal comment on peut enseigner une langue alors que l’on ne sait pas quelle langue on doit enseigner, comment on doit l’écrire, avec quelles méthodes et à qui doit s’adresser cet enseignement. Faute d’avoir éclairci ces points, l’introduction de l’enseignement du tamazight a paru précipitée et mal préparée, comme d’ailleurs celle de l’arabe dit scolaire auparavant qui bénéficie cependant de moyens beaucoup plus importants. L’enseignement de la langue berbère a été ouvert dès 1995 dans 16 willayas avec des moyens dérisoires d’après la ministre de l’Enseignement National, Madame Nouria Bengabrit[32]. En 2003 était créé le Centre National Pédagogique pour l’enseignement du Tamazight (CNPLET) dirigé par le professeur Abderrazak Dourari. En 2008 la loi d’orientation devait permettre la généralisation de cet enseignement. En 2017, toujours d’après la ministre, Tamazight était enseigné dans 38 wilayas au profit de 343.725 élèves contre 11 wilayas au profit de 252.155 élèves en 2014. Ce chiffre global est relativement faible par rapport aux plus de 8.000.000 d’élèves que comptent les enseignements primaire et secondaire. La première expérience n’a pas été une réussite nous dit Mohammed Mouloudj dans un article publié dans Liberté le 26 février 2018.

L’enseignement a connu un recul progressif d’année en année jusqu’à son extinction totale dans certaines wilayas. À El-Bayadh, par exemple, l’enseignement s’était estompé en 1997. Deux ans plus tard, il connaîtra le même sort à Tipasa. En 2000, c’était le tour de la wilaya de Ghardaïa de voir l’enseignement de tamazight s’éteindre. Il reprendra en 2003 pour s’arrêter une seconde fois en 2009. La même oscillation a été enregistrée dans la wilaya de Batna. Un arrêt en 2001, et une reprise en 2005. Cet enseignement en ligne brisée affectera également Oran (2002) et Biskra (2010). Cette extinction a touché d’autres wilayas, même si une reprise a été signalée dans certaines d’entre elles. Il faut souligner que la Kabylie représente, à elle seule, plus de 80% de cet enseignement. Sur 343 725 apprenants, Tizi Ouzou en compte 137 483, Béjaïa 68 341, Bouira 26 756 et Boumerdès 7 045. Pour le nombre d’enseignants, sur 2 757, 1 100 exercent à Tizi Ouzou, 850 à Béjaïa, 205 à Bouira et 56 à Boumerdès. Sans oublier Bordj Bou-Arréridj où 2 100 élèves suivent les cours de tamazight assurés par 16 enseignants.
L’évolution de cet enseignement a connu aussi une courbe sinusoïdale à Batna où 14 425 élèves le suivaient en 2010 pour atteindre 21 806 en 2016. Sauf que dans cette wilaya, le nombre était de 24 965 en 2013. Durant cette même année, il a été établi, dans un rapport du HCA, que l’effectif des élèves par dialecte a été de 88,92% pour le kabyle, 10,64% pour le chaoui et 0,54 % pour le tamachaq. Le chleuh, le mozabite et le chenoui n’y figurent pas, puisqu’ils ne représentent que 0% de cet enseignement. Idem pour le corps professoral qui a connu une hausse. Il est passé de 233 enseignants en 1995 à 2 757 cette année. La quasi majorité de ces enseignants sont licenciés des départements de langue et culture amazighes des wilayas de Tizi Ouzou, de Béjaïa et de Batna[33]

            L’enseignement est facultatif, malgré la proposition de loi sur l’obligation du tamazight à l’école qui a été rejetée en 2011. Il faut qu’il y ait une “demande sociale” pour que l’enseignement soit ouvert dans un établissement et les élèves doivent présenter une autorisation paternelle. Beaucoup d’élèves ont refusé d’apprendre le tamazight et il y a même eu des cas de protestations de parents arabophones. Le problème est donc loin d’être résolu, d’autant plus que les livres et les méthodes ne semblent pas au point et ne sont donc pas attractifs pour les éventuels élèves dans l’hypothèse d’un enseignement optionnel. Abderrazak Drourari lui-même parle de “méthodologie bancale”.

Tamazight qui a beaucoup gagné́ sur le terrain légal et sur le domaine formel, fait maintenant face à d’autres exigences qualitatives. C’est une langue polynomique qui est faite de plusieurs variétés très différenciées, et est enseignée aujourd’hui avec une méthodologie bancale depuis 1995. Les enseignants de tamazight même sortis pour la plupart des départements universitaires de berbère ne sont pas suffisamment formés en matière de didactique, la langue n’est pas standardisée et chaque enseignant opère intuitivement de ce qu’il connaît de sa propre variété avec parfois un nombre effarant de néologismes particulièrement inutiles pour l’apprenant. Pour couronner le tout, il n’y a pas d’entente sur la graphie à l’échelle nationale entre ceux qui désirent les caractères tifinagh, les caractères latins ou les caractères arabes. Quels critères privilégier pour décider du choix de la graphie [34]?

            Les premiers manuels ont été rejetés par les enseignants, mais les autres présentent aussi des défauts relevés par Drourari. Les textes ne sont pas authentiques et ont souvent été maladroitement traduits du français avec introduction de “néologismes frustrants”. Le recours aux vieux contes populaires “avec un contenu rural et pastoral qui n’est plus d’actualité et, partant, non attractif pour l’élève d’aujourd’hui”, est rejeté également par Drourari pour des raisons parfois discutables. Il est encore plus critique dans une interview accordée au Huffpost le 24 décembre 2017 où il déclare que le tamazight enseigné à l’Ecole est une “langue monstre” non reconnue par les élèves.

Ce que ne disent ni Benghabrit ni Ouyahia c’est que les élèves à qui on enseigne “tamazight” partout en Algérie et y compris en Kabylie fuient les cours de cet enseignement parce qu’ils ne comprennent pas ce qui est enseigné, parce qu’ils ne reconnaissent pas cette langue qui est supposée être leur langue maternelle.

Ce ne sont pas vraiment les langues berbères telles qu’elles sont parlées par leurs communautés que les écoliers de Kabylie, du Mzab, du pays chaoui ou targui apprennent lorsqu’ils vont en cours de “tamazight” mais autre chose.

En vingt ans d’enseignement de tamazight, “c’est une langue artificielle, inventée dans un laboratoire, que personne ne comprend, que personne ne parle” que l’on tente d’inculquer aux élèves, explique le chercheur et linguiste algérien Abderrezak Dourari[35].

            Le constat est peu encourageant. L’enseignement du tamazight, langue scolaire qualifié  d’artificielle, reste limité en nombre d’élèves, surtout concentrés en Kabylie, et ne dispose pas de suffisamment d’enseignants bien formés. Mais ce sont des problèmes qui se posent à tout enseignement en Algérie, à un degré moindre certes, et l’essentiel est sans doute la reconnaissance de la pluralité linguistique algérienne qui correspond de fait à l’abandon “d’un monolinguisme désincarné” et des théories affirmant l’arabité de l’Algérie. Le “malaise linguistique algérien[36]” n’est pas totalement dissipé, mais au moins fortement atténué.

            La période actuelle voit donc une remise en cause radicale des constructions identitaires artificielles élaborées depuis le début du XXe siècle qui ont triomphé après 1962. L’abandon de la politique linguistique des pays du Maghreb “engoncés dans la dimension arabo-islamique mythique et transnationale[37]” en est le signe le plus évident. La “crise berbère” de 1949 avait déjà opposé les tenant d’une Algérie algérienne et ceux d’une Algérie arabe[38]. Le MTLD avait défini l’Algérie comme étant arabe et musulmane et existant depuis le 7ème siècle contre toute vraisemblance historique. Cette Algérie arabe s’opposait à une Algérie française, mais effaçait tout le passé complexe de l’Algérie. Ces présupposés idéologiques ont été lourds de conséquences pour l’Algérie qui s’est engagée dans une politique d’arabisation maladroite et mal menée qui a abouti à une aggravation du plurilinguisme qu’elle était censée combattre. De façon paradoxale, un mouvement émancipateur, orienté vers le progrès, censé défendre des valeurs démocratiques et socialistes a mis en place un système éducatif certes adressé à l’ensemble de la population, ce qui est déjà un énorme progrès, mais qui était gros d’un archaïsme évident favorisant le fanatisme et entraînant la pire des guerres civiles.

 La politique linguistique d’arabisation, dont les contenus et les références sont inscrits explicitement dans le conservatisme et l’archaïsme a lamentablement échoué. Elle a visé surtout à empêcher les Algériens d’accéder à la littérature scientifique et rationnelle produite dans la langue française et sa littérature autant que dans la langue arabe classique elle-même où l’avantage a été donné aux sources documentaires propices au conservatisme et au fanatisme religieux. Le français, du fait de son enracinement dans la société, a de fait le statut de langue seconde en Algérie pour le domaine formel. Le choix d’une langue d’accès à la modernité ne relève pas du caprice de gouvernant. Il n’y a pas d’hésitation possible entre l’anglais et le français d’un point de vue objectif, car on ne choisit pas une langue comme on choisirait des légumes sur les étals d’un vendeur. L’anglais, l’espagnol ou le français sont des langues presque au même niveau de développement. L’arabe scolaire aujourd’hui est comme un coureur qui n’arrive pas à se qualifier pour la course. Le reconnaître est le moyen le plus sûr d’aller de l’avant[39].

La reconnaissance du caractère pluriethnique, plurilingue et multiculturel de l’Algérie est un immense pas en avant qui a permis une pacification importante des esprits. Reste à savoir si elle pourra se maintenir contre les assauts des fanatismes de tout genre et tout d’abord religieux. La religion musulmane est celle de la quasi totalité des Algériens, d’où le recours à la religion comme ciment identitaire. On dénombre encore très peu de chrétiens et encore moins de juifs. Elle est religion d’État, et les imams sont des fonctionnaires. Par ailleurs une loi de 2006 interdit le prosélytisme religieux destiné à convertir des musulmans. Mais cette religion n’est pas non plus tout à fait unitaire. Les algériens sont dans leur immense majorité sunnites, de rite malékite, avec quelques exceptions, hanafites, ibadites dans le M’zab, quelques chiites. Le danger vient des influences salafistes encouragées par l’arabisation qui se manifeste dans l’enseignement religieux, obligatoire en Algérie et qui reste assez simpliste et rigide, très orienté vers l’expression des interdits. Le danger des “terroristes” islamistes n’est pas totalement écarté et l’on annonce sporadiquement des arrestations ou des accrochages dans les montagnes, sans compter des infiltrations dans le sud algériens de combattants syriens, dont l’importance est très controversée actuellement. L’apparition de poches inquiétantes en Kabylie révèle l’efficacité d’une propagande salafiste qui a accompagné l’édification massive de mosquées dans cette région. Les Kabyles se retrouvent de fait dans le camp des progressistes, des démocrates et des défenseurs de la laïcité souvent comprise en Algérie comme athéisme. Comme dans les années 30, l’émigration massive des Kabyles en France et à Alger, les rapports constants qu’ils entretiennent avec leur région d’origine entraîne une modernisation des façons de penser, mais aussi un décalage par rapport aux réalités algériennes. L’exemple des Basques ou des Catalans est évidemment bien connu et provoque une radicalisation qui s’est concrétisée par exemple par des manifestations à Paris pour l’indépendance de la Kabylie en avril 2016, 2017 et 2018, qui sont loin de faire l’unanimité chez les Kabyles très attachés, pour une grande partie, à l’unité de la nation.

Les autonomistes et indépendantistes kabyles vont au-delà des revendications linguistiques et culturelles traditionnelles. Le germe de la revendication indépendantiste était déjà perceptible dans les positions de certains linguistes relevées par Omar Carlier en 1986[40]. En bon fonctionnaliste, le linguiste Salem Chaker en arrivait, d’après Abderrazak Drourari, à exiger l’autonomie de la Kabylie (son individuation politique) sur la seule base de son individuation linguistique pour en assurer la pérennité. Drourari fait remarquer que l’on créerait un État juste pour la survie d’une langue qui existe depuis plusieurs siècles sans État[41]. Le linguiste Ramdane Achab pour sa part reconnaît les avancées du tamazight en Algérie, mais dénonce les efforts insuffisants de l’État en sa faveur qui seraient la cause d’un recul constaté même en Kabylie par :

la déstructuration sociétale berbère et l’influence exercée par la langue arabe et la langue française. Une déstructuration sociétale commencée durant le colonialisme français.
En un mot, M. Achab tire la sonnette d’alarme sur la situation de tamazight, car elle est dans une orbite de disparition. Est-ce la faute des Kabyles ? Non, rétorquera le conférencier. “Son recul est dû au fait qu’elle soit une langue dominée.” Il a par ailleurs “reconnu” que la situation de tamazight au Maroc est en nette avancée[42].

La création toute récente de l’Académie algérienne de la langue amazighe ne semble pas avoir rassuré les Kabyles. Enfin créée le 2 septembre 2018, l’Académie est placée sous l’autorité du chef de l’État qui nomme et révoque ses membres et son président. Les 40 membres nommés en janvier 2019 sont loin de faire l’unanimité et immédiatement après sa nomination le Professeur Drourari a démissionné. La méfiance suscitée par cette création est bien résumée par un article de l’écrivain Aumer U Lamara publié dans Le Matin d’Algérie le 18 janvier 2019. Après avoir salué cette création qui “renoue avec l’histoire de notre pays, interrompue par des siècles de colonisations successives” et s’être félicité que cette fois-ci “on ne soit pas allé chercher des Égyptiens, des Saoudiens ou d’autres comme en 1963 lorsque des bataillons d’enseignants de la secte des frères musulmans avaient été engagés pour recoloniser mentalement et culturellement notre pays.”, il exprime une série de craintes. Que l’on opte pour la graphie arabe, que l’on crée une novlangue que personne ne comprendra, que l’on impose une langue standard que personne n’utilisera, que l’on fractionne les langues régionales, pour compromettre la convergence de tamazight à long terme, que l’on isole tamazight algérien de l’amazighophonie magrébine, que l’on retarde enfin l’enseignement obligatoire dans le but d’accélérer l’extinction de la langue. Cette position très polémique est encore relativement modérée. Elle révèle cependant une crainte de disparition de l’identité amazighe qui peut provoquer des réflexes défensifs beaucoup plus menaçants.

Un article du philosophe Ali Kaidi datant de juin 2018 publié dans Kabyle universel.com expose bien ce risque.  

Il est incontestable qu’un dogmatisme idéologique sectaire et exclusif commence à s’installer doucement mais sûrement dans les espaces d’expression traditionnels et nouveaux. Les réseaux sociaux sont la partie visible de l’iceberg du mal qui ronge de l’intérieur la culture démocratique de la Kabylie. En effet, la Kabylie risque de ne plus être le bastion des luttes démocratiques et du pluralisme politique. Elle est menacée par la pensée unique. Elle s’enfonce de plus en plus dans les ténèbres de l’idéologie unique[43].

Plus loin, l’auteur accuse le MAK d’être à l’origine d’un discours qui glisse vers le totalitarisme. Le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie créé en 2001 lors du printemps noir est devenu en 2013 le Mouvement pour l’Autodétermination de la Kabylie. Il défend des positions de plus en plus radicales qui aboutissent le 4 juin 2018 à une déclaration de son dirigeant Ferhat Mehenni à Londres demandant la création de “corps de contrainte ” kabyles, des corps de sécurité kabyles contre les “colonialistes arabo-musulmans”. C’est pour lui la seule solution pour arrêter l’embrigadement de la jeunesse kabyle dans “l’école de l’aliénation”, c’est à dire l’école algérienne, d’empêcher que la jeunesse kabyle “se fasse tabasser dans la rue par la police  coloniale” [algérienne][44].  Le 18 mai dernier un article publié dans Kabyle indépendant prédisait l’indépendance de la Kabylie. Il énonçait le dilemme suivant : la souveraineté ou l’extinction. La seule solution réside dans un État indépendant ou inclus dans un cadre fédéral. De façon très juste le texte prend acte de l’arabisation probablement sans retour des populations autrefois berbères et prétend ne rien attendre d’elles[45]. La grande crainte qui se manifeste est celle d’une assimilation par “un État arabo-musulman gouverné par des nationalistes arabistes”, crainte de la perte d’une identité culturelle et linguistique menacée par les arabophones incapables “de changer de système politique et encore moins d’opter pour le fédéralisme et le pluralisme”. Tout ceci est précisé dans un “Projet pour l’Indépendance de la Kabylie” (PIK) publié le 19 octobre 2018. Après avoir résumé la longue histoire des colonisations successives qui n’ont pas réussi à effacer l’identité berbère et en particulier l’identité kabyle, après avoir énuméré les luttes acharnées des Kabyles depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours, la déclaration s’appuie sur les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes en vertu de la déclaration des droits de l’homme, de la Charte des Nations unies et d’une multitude d’autres textes. Il revendique pour la Kabylie, qui s’est forgée une identité spécifique par sa “langue, sa culture, son territoire, ses fondements sociopolitiques et son histoire passée et récente”, le droit à l’indépendance face à un “État de type colonial” qui “mène une “politique raciste et négationiste”. Le nouvel État serait démocratique et laïque “respectant les Droits humains sans distinction de sexe, de races, ou de religion”, “garantissant la liberté de conscience et la liberté de culte”. La nouvelle démocratie reposerait sur l’ancien système des Archs modernisé et serait dotée “d’un système fiscal juste, efficace et moderne”. L’environnement y serait protégé. Le texte tourne donc résolument le dos à toute la politique algérienne actuelle en réclamant des élections libres exemptes de fraude et garanties par les instances internationales. Ce qui est intéressant dans ces revendications c’est que le problème linguistique est toujours mis en avant avec les spécificités culturelles.

Le MAK qui a organisé à l’étranger des manifestations pour l’indépendance de la Kabylie en avril 2016, 2017 et 2018 et un pré-congrès à Montréal en décembre 2018, a suscité de fortes réactions d’opposition dans les rangs kabyles et tout d’abord celle des grands chanteurs comme Idir[46], qui est revenu chanter en Algérie en 2018 pour la première fois depuis 1979, reconnaissant de fait les importantes avancées de la cause kabyle. Il explique aujourd’hui qu’il a les moyens de vivre son identité sans que l’on puisse intervenir dans sa vie. Mais il déclare : “Je suis Algérien parce que le concept de l’algérianité est important pour moi, mais je ne laisserai jamais personne fouler du pied mon identité”[47]. Il émet des doutes sur la possibilité d’un État kabyle indépendant pour des raisons économiques et géopolitiques non dénuées de réalisme. La crainte d’interventions étrangères qui entraîneraient des risques d’éclatement ou de soumission à une puissance étrangère se fait jour. Il reconnaît la difficulté à faire entendre sa différence pourtant porteuse de richesses potentielles et appelle implicitement au rassemblement.

Le rassemblement pour la Kabylie (RPK) dénonce pour sa part les propos tenus par Ferhat Mehenni qui se prend pour De Gaulle avec son appel de Londres. Le RPK défend une stratégie pacifiste justifiée également par la prolifération des conflits régionaux (Lybie, Syrie, Sahel). “Le sens du discernement nous commande aussi de ne pas occulter les considérations géopolitiques et de rester insensibles au développement et à la prolifération des conflits au niveau régional[48]“.  L’auteur de l’article publié dans TSA, Mahfoudh Messaoudene, adopte une position nuancée qui dresse un constat réaliste de la situation en Kabylie et dans les Aures, régions pauvres qui ont échappé à l’emprise coloniale. Il se prononce pour la séparation du politique et du religieux, dénonçant le développement du salafisme dans l’administration, l’université, et même les structures militaires et policières et préconise une politique réformiste.

Il est difficile d’évaluer l’influence des différents groupes et opinions actuellement. La multitude des partis politiques (plus d’une soixantaine) au niveau national, l’absence d’élections libres et régulières ainsi que d’enquêtes statistiques, empêchent une vision claire. Les revendications ethno-culturelles font partie d’un puzzle extraordinairement complexe. Le pouvoir revendique une avancée importante dans le domaine de la reconnaissance des racines historiques de l’Algérie, avec la satisfaction d’une partie des revendications berbères et surtout kabyles. Il se présente comme le garant d’une paix qui a permis une période de développement indiscutable, tout en prônant la “stabilité” et la “continuité”. Il a donc abandonné de fait les théories de l’origine arabo-musulmane des Algériens, mais les résistances sont toujours très fortes chez les arabophones et les salafistes qui ne font pas confiance au pouvoir en place. La résistance aux progrès de l’enseignement de tamazigt en est un exemple de même que le défi des enseignants qui imposent la prière dans les écoles, malgré les interdictions de la ministre Nouria Benghabrit, peu épaulée en ces temps de campagne électorale à haut risque. L’appui du syndicat des zaouias et des imans qui s’oppose à la construction de nouvelles mosquées, demande l’interdiction de la prière à l’école et de l’importation du niqab interdit déjà dans l’administration, est une illustration de l’opposition entre les tenants du rigorisme religieux réactionnaire et des courants modérés défendant la religion traditionnelle et le rite Malékite.

La société actuelle se trouve profondément divisée sur le plan religieux, linguistique, et culturel. Mais ces divisions recoupent des oppositions de type économique et social entre classes et régions dangereuses pour l’avenir. Le pouvoir actuel les a déminées partiellement grâce à la manne pétrolière qui devient problématique aujourd’hui, avec en prime une explosion démographique. Le manifeste de février 1943 pour la nation algérienne rédigé par Ferhat Abbas insistait sur les racines berbères et arabes de l’Algérie et proposait une république démocratique puisant dans la tradition française ce qu’elle avait de progressiste. Elle dénonçait la colonisation “d’une race blanche, au passé prestigieux, apparentée aux races méditerranéennes, perfectible et ayant manifesté un réel désir de progrès”. A partir de la crise berbère de 1949, la théorie de l’origine arabo-musulmane a triomphé entraînant les problèmes que l’on a décrits. Malgré une fierté nationale indiscutable, un sentiment d’infériorité est présent de façon latente en Algérie, hérité sans aucun doute du colonialisme, minant la constitution d’une identité nationale problématique. Cependant l’unité nationale ne réside comme on le sait d’après le célèbre texte de Renan, ni dans la géographie, ni dans la race, ni dans la langue, ni dans la religion, mais dans ce qu’il appelle “un plébiscite de tous les jours”. Mais on oublie la plupart du temps le contexte de cette citation. Renan explique que :

Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune. L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie[49].

            Renan insiste sur un élément qui se révèle très vrai dans la conscience d’avoir beaucoup de choses en commun : la souffrance.

Dans le passé, un héritage de gloire et de regrets à partager, dans l’avenir un même programme à réaliser ; avoir souffert joui, espéré ensemble, voilà ce qui vaut mieux que des douanes communes et des frontières conformes aux idées stratégiques ; voilà ce que l’on comprend malgré les diversités de race et de langue. Je disais tout à l’heure : « avoir souffert ensemble » ; oui, la souffrance en commun unit plus que la joie. En fait de souvenirs nationaux, les deuils valent mieux que les triomphes, car ils imposent des devoirs, ils commandent l’effort en commun[50].

Cette remarque explique que très souvent ce sont des défaites qui sont célébrées comme base de l’unité nationale, comme la diada en Catalogne. En Algérie c’est bien sur cette souffrance commune qu’a reposé jusqu’à présent le consensus national. La légitimité des gouvernants a reposé sur la participation de leurs membres à la guerre de libération, et encore aujourd’hui un des derniers survivants de la génération des moudjahidines se présente en grande partie à ce titre. La plupart des fêtes nationales célèbrent soit le jour de l’indépendance, soit le début de la guerre, soit le cessez le feu. Les rues portent pour la plupart le nom d’un martyr, nom donné à une des principales places d’Alger et au grand monument qui domine la ville. Les martyrs unissent les différentes régions et la légitimité provient toujours de la participation à la “révolution”. Il est très significatif à cet égard que ceux qui sont considérés comme des profiteurs ou des tyrans, à tous les niveaux, soient qualifiés couramment de “harkis”, même s’ils appartiennent aux sphères dirigeantes. Le prestige de beaucoup d’individus ou de familles, -car cette sorte de “noblesse” est héréditaire-, s’est trouvé diminué par les révélations progressives sur la réalité de la guerre d’Algérie. Aujourd’hui la légitimité de la gérontocratie se trouve remise en cause par de jeunes générations qui sont nées après la guerre et le tribut payé par la Kabylie et les Aures est constamment mis en avant. Ainsi l’inégalité de la société actuelle ne trouve plus de justification historique.

La corruption omniprésente a été acceptée de peur d’un retour à la guerre civile, en échange de bénéfices économiques et sociaux remis en cause aujourd’hui par l’instabilité des prix du pétrole et du gaz. Elle entraîne cependant le surgissement de mouvements autonomistes ou séparatistes et à l’opposé de mouvements salafistes qui pêchent en eaux troubles. Les progrès indiscutables réalisés sur le front linguistique et culturel risquent bien d’être éclipsés par les difficultés économiques et l’agitation sociale remettant en cause l’unité nationale.

L’identité algérienne est à la fois fièrement revendiquée et honnie, contradiction lourde de dangers. L’Algérie paie très cher aujourd’hui l’adoption de fondements idéologiques qui ont présidé à la construction de la nation. Pour des raisons historiques compréhensibles, la déclaration de Ferhat Abbas de 1943 a été en fait rejetée ainsi que l’élite algérienne de l’époque qui l’a signée. Elle était le fruit d’un compromis, et tout en dénonçant clairement et très fermement les méfaits du colonialisme, elle prônait l’acceptation du legs révolutionnaire français, en recommandant la création d’une Algérie plurielle, démocratique dont la diversité de langues et de cultures était considérée comme une richesse. Elaborée par des gens cultivés qui maîtrisaient à la fois le derdja, le fusha, le français et souvent même le tamazigt, elle constituait une base solide, qui pour des raisons historiques, n’a pu triompher. En 1949, la crise appelée berbériste a sonné le glas de ces conceptions. L’adoption de l’arabe comme unique langue officielle et la création d’un État confessionnel et socialiste, contradictoire en soi, ont été lourdes de conséquences pour la constitution de l’identité nationale plus que jamais problématique. Elle était le reflet de courants idéologiques dominants à l’époque qui ont montré leurs limites. Le problème identitaire reste entier dans un monde de plus en plus globalisé, menacé par des replis identitaires fantasmatiques. Les tentatives louables de remédier à ces erreurs de départ n’effacent pas les effets qu’elles ont produits, en particulier dans l’éducation, dans une société plus que jamais divisée et déboussolée mais apparemment unie dans son rejet du système. C’est peut-être ce rejet quasiment unanime qui pourrait permettre de transcender les divisions ethniques et linguistiques en satisfaisant les demandes de démocratie, de justice sociale et de développement économique réel qui permettraient de donner un espoir à une jeunesse majoritaire en partie désespérée, fer de lance de la contestation dans la rue[51].

                                                                                                                                            Janvier 2019


[1] Gilbert Meynier, L’Algérie des origines De la préhistoire à l’avènement de l’Islam, Editions La découverte, Paris, 2007, Editions Barzakh, Alger, 2007, p. 10.

[2] Ernest Renan, “Qu’est-ce qu’une nation?”, conférence prononcée en Sorbonne le 11 mars 1882, ed. numérique de Jean-Marie Tremblay, Université du Québec à Cicoutimi, p. 3.

[3] El Watan, 2 décembre 2018. La réponse du professeur Sahouni ne s’est pas faite attendre. Dans un article publié le 17 décembre, il réfute avec précision tous les arguments avancés par le journaliste Frédéric Lewino, en avançant qu’il a utilisé d’autres procédés de datation qui font loi dans des cas semblables; ils ont été effectués par de grands spécialistes espagnols et français qu’il cite (paléomagnétisme, datation de Résonance Paramagnétique Electronique (RPE) ou ESR de grains de quartz blanchi, la biochimie des grands mammifères et le taux d’accumulation sédimentaire, SAR). Il dénie au professeur Hublin les compétences nécessaires pour émettre une opinion sur un domaine qui ne relève pas de sa spécialité et il ajoute la phrase assassine suivante qui montre bien qu’il ne s’agit pas d’une querelle purement scientifique : “Autrement dit, le Prof. Hublin voudrait transmettre que ce qu’ils publient eux est incontestable et valable et ce que publient ces Algériens et leurs collaborateurs étrangers n’est que basé sur des méthodes grossières”. L’enjeu est étonnant s’agissant d’une période datant de plusieurs millions d’années, alors que l’Algérie était loin d’exister. Mais on note dans les articles se référant à cette découverte, une fierté nationaliste indirectement atteinte par la contestation d’un scientifique français né à Mostaganem. D’où l’accusation sous-jacente évidente de relent de colonialisme et de prétention nationaliste. Les querelles scientifiques n’échappent pas toujours aux conflits idéologiques, et la susceptibilité algérienne est ici blessée, sans doute à juste titre.

[4] TSA, 14 décembre 2018.

[5] Robino C., Crobu F., Di Gaetano C., et al., « Analysis of Y-chromosomal SNP haplogroups and STR haplotypes in an Algerian population sample », International Journal of Legal Medicine, vol. 122, no 3, mai 2008, p. 251 et suiv.

[6] Arredi B., Poloni ES., Paracchini S., et al., « A predominantly neolithic origin for Y-chromosomal DNA variation in North Africa », American Journal of Human Genetics, vol. 75, no 2,‎ août 2004, p. 338–45 

[7] Voici la conclusion dans sa totalité. “Nos données de génotypage denses à l’échelle du génome de sept populations d’Afrique du Nord nous permettent d’aborder des questions en suspens concernant l’origine et l’histoire de la migration en Afrique du Nord. Nous proposons que l’ascendance actuelle en Afrique du Nord est le résultat d’au moins trois épisodes distincts : le flux de gènes «de retour en Afrique» antérieur à l’Holocène, le flux de gènes plus récent en provenance du Proche-Orient, entraînant un gradient longitudinal, et des migrations limitées mais très récentes en provenance d’Afrique subsaharienne. La structure de la population en Afrique du Nord est particulièrement complexe et les futures études de maladies ou phénotypiques devraient tenir compte de l’histoire démographique locale. Cependant, la riche histoire du flux de gènes peut également aider à renforcer la cartographie d’association à l’échelle du génome via des techniques de cartographie des mélanges [42]. Par exemple, les haplotypes d’ascendance subsaharienne, variables mais relativement longs, peuvent faire l’objet d’approches de cartographie par mélange élaborées pour des échantillons afro-américains. En conclusion, les populations nord-africaines conservent une signature unique des premiers ancêtres «maghrébins», mais les populations nord-africaines ne constituent pas un groupe homogène et la plupart présentent des combinaisons variables de cinq ancêtres distincts.”

“L’ascendance génomique des nord-africains favorise les migrations de retour vers l’Afrique”

Brenna M. Henn, Laura R. Botigué, Simon Gravel, Wei Wang, Abra Brisbin, Jake K. Byrnes, Karima Fadhlaoui-Zid, Pierre A. Zalloua, https://journals.plos.org/plosgenetics/article?id=10.1371/journal.pgen.1002397.

[8] « Par souci de “purification linguistique”, l’arabe classique devint la langue d’enseignement et d’apprentissage dans les écoles fondamentales et dans les universités, à l’exception de disciplines dites scientifiques », Naouel Abdellatif, Mami, “La diversité linguistique et culturelle dans le système éducatif algérien”, Revue international d’éducation de Sèvres, n° 63, p. 55.

[9] Il est très difficile d’évaluer avec exactitude la proportion des différentes langues utilisées en Algérie. Wikipédia avance le chiffre de 70 à 90% d’Algériens parlant le derdja.

[10] L’article publié le 31/07/2018 dans La Croix “En Algérie, le français en perte de vitesse” parle de 50% d’Algériens parlant le français comme langue seconde. La plupart des articles sur le sujet donnent une fourchette assez large, de 30 à 50%, quand ils se risquent à donner des chiffres.

[11] D’après La France en Algérie, organe de l’ambassade de France à Alger, le français serait le troisième pays francophone après le Congo (25/12/2018).

[12] Voir à ce sujet l’article de Gilbert Granguillaume publié dans Hermès, La Revue, 2004/3 n°40, p. 76.

[13] Voir Gilbert Grandguillaume, Ibid., et T. Toumert, “La langue française en Algérie”, Arlap, Hypothèses, en ligne, (20/12/2016) et Lamia Boukhannouche, “La langue française à l’université algérienne : changement de statut et impact”, Carnets, revue électronique d’Études françaises, Août 2018.

[14] Ibid., p.76.

[15] Ibid.

[16] Nouel Adelhattif Mami fait remarquer que “Au lendemain de l’indépendance un modèle idéologique de langue nationale et officielle unique a été appliqué à l’école. Des équipes de sociolinguistes ont été chargées en 1964 de conduire une étude du profil socio linguistique de l’Algérie indépendante afin de définir les réalités langagières de la population. Les conclusions remises encourageaient la promotion de l’arabe algérien et du berbère comme les deux langues les plus utilisées. Cependant, un deuxième bilan dressé par des enseignants du Moyen-Orient a préconisé le renforcement de l’arabe classique et son introduction dans les écoles comme langue “pure” (Drouari, 2011). La politique de l’arabisation s’est donc inscrite dans le cadre de l’établissement de l’État-Nation.”

[17] Naouel Abdellatif Mami, “La diversité linguistique et culturelle dans le système éducatif algérien”, Revue internationale d’éducation de Sèvre, n° 63, septembre 2013, p.56.

[18] Fatiha Fatma Ferhani explique que l’enseignement des langues à la fin de la décennie noire a marqué une remarquable volonté d’ouverture. Le discours du président de la République à l’occasion de l’installation de la commission de réforme du système éducatif insistait sur la nécessité de la maîtrise des langues étrangères de grande diffusion pour la réussite des élèves ce qui supposait son introduction à tous les niveaux d’enseignement. “C’est à cette condition que notre pays pourra, à travers son système éducatif et ses institutions de formation et de recherche et grâce à ses élites, accéder rapidement aux nouvelles technologies.” “Algérie : l’enseignement du français à la lumière de la réforme”, in Le français aujourd’hui, 2006/3 (n°154) p. 14.

[19] Les avis divergent évidemment sur ce point. L’introduction en 1981 de l’École fondamentale avait été rapidement critiquée pour l’immobilisme et la sclérose qu’elle induisait dans les programmes et les méthodes, “un encroûtement des habitudes chez ses différents acteurs et en conséquence, une difficulté objective à injecter massivement du changement” (Ibid). De grands espoirs ont été fondés sur l’adoption de nouvelles méthodes, d’un enseignement par les compétences, sur l’introduction de nouveaux manuels, mais on peut rester sceptique quant aux résultats.

[20] Isahne el Kadi, “En Algérie, le français en perte de vitesse”, La Croix, 21/7/2018.

[21] La Croix, Ibid.

[22] L’explosion de la vente des tablettes et smartphones a coïncidé avec cette crise de la presse écrite, beaucoup de lecteurs se contentant de la version gratuite en ligne. Si la presse algérienne s’est énormément développée après la libéralisation de 1988 grâce à la création des journaux indépendants, elle connaît des difficultés dues au fait que l’impression est restée un monopole d’État de même que la publicité institutionnelle dépendant de l’Anep qui punit les voix dissidentes. Les recettes publicitaires d‘El Watan auraient fondu à la suite de la perte de la publicité institutionnelle mais aussi privée, le pouvoir exerçant des pressions importantes sur des entreprises qui doivent le ménager (Voir Le Matin d’Algérie du 29/11/2017). Le transfert de la publicité vers les chaînes d’information télévisées n’a pas arrangé les choses. On estime à 40 ou 60% la baisse des tirages depuis 2012. El Khabar, quotidien arabophone serait passé de 1,2 millions d’exemplaires en 2000 à 465 000 en 2012 et 200 000 en 2017. Les autres grands quotidiens auraient moins souffert mais connaissent des difficultés financières importantes comme Echourouk (560 000 ex en 2013) ou Enahar.

[23] Liberté, 05/01/2019.

[24] Ibid.

[25] Voir à ce sujet le très intéressant article de Salem Chaker “Les usages de l’écriture arabe chez les Berbères” paru dans Encyclopédie berbère, fascicule XVII, 1996, p. 2580-2583.

[26] Le sociologue Ali El-Kenz défend cette option, comme Adi el Houari. Cette solution permettrait d’obtenir l’adhésion d’une majorité d’Algériens. Voir l’article de  Salim Koudil sur la conférence de Ali Kenz paru dans Liberté le  24/08/2010, “Je suis pour l’écriture du berbère avec des caractères arabes”. Un mémoire très documenté de Zohra Gaci présenté à l’université Mouloud Mameri de Tizi Ouzou, Quel système d’écriture pur la langue berbère? (2011), écarte l’arabe et penche pour l’adoption de la graphie latine ou tifinagh sans trancher tout à fait. Chaque système de notation présente des inconvénients et des avantages qu’elle énumère en s’appuyant sur des arguments purement linguistiques.

[27] Le problème se pose différemment dans le M’zab qui n’a pas joué le même rôle que la Kabylie pour la reconnaissance du tamazight. Issus de populations ibadites émigrées aux IXe siècle, les Mozabites se sont toujours nettement différenciés et même isolés par rapport aux autres populations algériennes. Récemment des heurts très importants se sont produits, en général pour des problèmes fonciers (1989, 1991, 2004, 2008, 2009, 2014). Mais ils ne revêtent pas la même importance politique que les mouvements kabyles. S’ils sont berbères et réputés descendre de tribus zénètes, ils ne sont que 200.000 et ils n’ont pas formalisé de revendications remettant en cause les fondements des théories de l’origine arabo-musulmane de l’Algérie  adoptées par le régime dès avant l’indépendance.

[28] Abderrazak Dourari, “L’enseignement du tamazight en Algérie : contexte politique et problématique d’aménagement linguistique”. International journal of languages and linguistics, p.1. sd.

[29] Ibid.

[30] Le pluriel kabyle est Laarch et le pluriel arabe Aârrouch.

[31] La Plate-forme réclamait aussi un arrêt des poursuites contre les manifestants, l’arrêt de toute forme d’injustice et d’exclusion, une indemnité de chômage égale à 50% du SNMG (équivalent du Smig français) et se prononçait :

“9- Pour un Etat garantissant tous les droits socio-économiques et toutes les libertés démocratiques. 

 10- Contre les politiques de sous-développement, de paupérisation et de clochardisation du peuple algérien.

11- La mise sous l’autorité effective des instances démocratiquement élues de toutes les fonctions exécutives de l’Etat ainsi que les corps de sécurité. 

 12- Pour un plan d’urgence socio-économique pour toute la région de Kabylie. “

[32] Kaci Haider, Algérie 1.com  17/12/2019. 233 enseignants assuraient les cours destinés à 37.690 élèves

[33] “Ces chiffres qui disent les contraintes”, Liberté, 26 février 2018.

[34] Abderrazak Drourari, Op. cit., p. 18. 

[35] Hufpost, 24 décembre 2017.

[36] Ces deux expressions sont de Abderrazak Drouari. Ibid.

[37] Ibid.

[38] Ladite crise est en fait extrêmement complexe. Elle ne touche, d’après Omar Carlier, que le PPA et correspond en fait à une crise politique pour la direction et la définition de la ligne du parti opposant anciens et jeunes idéologues issus des lycées et marqués par le deuxième guerre mondiale. Elle marque une étape importante dans le processus d’identification car le mouvement berbériste a échoué pour de multiples raisons (politiques, sociologiques, économiques). “Le PPA, comme l’ENA, a toujours utilisé les trois langues, mais il n’est pas en mesure de passer du fait au droit, de la pratique au programme ou aux statuts : le berbère est porteur de divisions, le français est étranger” (O. Carlier, “La production sociale de l’image de soi. Note sur la “crise berbériste de 1949”, Annuaire de l’Afrique du Nord, n°23, 1984, p. 369-70). Et Carlier de conclure : “Islamisme et jacobinisme se conjuguent pour condamner le pluralisme linguistique. L’arabe n’est pas légitime en tant que seule langue nationale, il est langue nationale en tant que seule langue légitime, et la formule berquienne de “l’islam jacobin” caractérise peut-être autant le populisme postétoiliste que l’islahisme des Oulémas”. Ibid., p. 370.

[39] Ibid., p. 5.

[40] Omar Carlier, “La production sociale de l’image de soi sur la crise berbériste de 1949”, in L’Annuaire de l’Afrique du Nord, Ed. du CNRS, Paris, 1986.

[41] Drourari, Ibid., p. 9.

[42] “Tamazight avance plus rapidement au Maroc qu’en Algérie”, L. Oubira, Liberté, 13 mars 2017.

[43] “Kabylie “indépendante” entre vision politique et dérive sectaire, Kabyleuniversel.com, 04/06/2018.

[44] “Des forces de sécurité kabyles, quel risque pour l’unité nationale algérienne?”, TSA, 07/06/2018.

[45] “Ses cousins et voisins d’antan qui respectaient son territoire et la parole donnée se sont arabisés. Les engagements pris avec eux se sont effacés en même temps que leur langue maternelle. Que reste-t-il de nos voisins “ichanwiyen”? Ibid.

[46] Voir dans TSA l’interview de Idir par Fayçal Métaoui le 3 janvier 2018.

[47] Ibid.

[48] TSA, “Des forces de sécurité kabyles. Quel risque pour l’unité nationale algérienne?”, 07/06/2018.

[49] « Qu’est-ce qu’une nation? » Conférence prononcée le 11 mars 1882 en Sorbonne,  Ernest Renan, ed. digitale de Jean-Marie Tremblay, université du Québec de Chicoutimi, Canada, p. 51.

[50] Ibid.,  p. 50.

[51] Cet article a été écrit juste avant le hirak, puissant mouvement de contestation du régime imposé en 1962 à la suite de plusieurs coups d’État. Il est intéressant de remarquer que le drapeau algérien a été arboré majoritairement dans toutes les manifestations parfois concurremment avec le drapeau berbère. Les revendications berbéristes et kabyles ont été mises en veilleuse car le mouvement défend une majorité de revendications déjà assumées par le mouvement kabyle. La vigueur du sentiment national au delà des particularismes régionaux évidents a sans doute son origine profonde dans l’enchevêtrement inextricable des cultures en Algérie. Les influences réciproques ont été constantes entre berbérophones et arabophones et le métissage culturel n’est pas moins important que le métissage ethnique. Pierre Bourdieu faisait déjà remarquer en 1958 dans sa Sociologie de l’Algérie “Les échanges ont été si intenses et si prolongés que les termes en présence, tels l’arabisme et le berbérisme, ne peuvent plus guère être distingués que par une opération de l’esprit ; il faut y voir des types idéaux, issus de la seule reconstruction historique – avec toutes les incertitudes que cela implique – et nécessaires  la compréhension de cette synthèse originale, résultat de la confrontation dialectique qui na cessé d’opposer le fonds local aux apports orientaux. (Pierre Bourdieu, Sociologie de l’Algérie, Alger, Tafat éditions, p. 117). C’est un élément rassurant quant aux résultats de la contestation fondamentalement révolutionnaire en cours. Mais personne ne peut raisonnablement prédire si l’unité fondée sur les identifications algériennes sera plus forte que les particularismes souvent manipulés. La pluralité des langues n’est pas un obstacle à l’unité nationale comme le montre le cas de la Suisse. Son acceptation sincère qui inclurait peut-être le français est une des conditions de la reconstruction de l’État et de la consolidation de la nation.